page feuilletée

Pour varier un peu le contenu de ce blog, voilà une exclusivité Prague-sitelle: le feuilleton de l'hiver. Vous lecteurs assidus, vous allez pouvoir savourer un peu de littérature mais à petites doses hebdomadaires seulement, expérimentant tour à tour suspense, frisson, émotion, rire (on l'espère), et même ennui parfois, ce qui est une sensation à ne pas négliger ma foi. Et tout ça grâce à vos chères rédactrices qui se sont fendues d'un petit exercice littéraire, sans prétention bien sûr, aidées de leur comparse masculin, toujours prêt à faire retentir le rebondissement inattendu. Bref bref, trêve de parlottes, laissons parler la plume, la vraie: je ne vous dirai plus qu'une chose: lisez les yeux grands ouverts, car dans ce texte, la mort rôde... (désolées pour la mise en page, c'est overblog qui répugne au copier-coller)

ps: les personnages et faits de cette histoire sont fictifs. toute ressemblance avec la réalité ou des personnes réelles serait due au hasard.

Episode 1 (mardi 16 décembre 2008):


 

I Žížkov

 


«  - Monsieur le maire, c’est un scandale !

Mais un délicieux scandale, mes amis ! répondit le maire Holešovice, tapant sur sa bedaine, entre deux rots.

Que nous parle-t-il de sandales, c’est une honte !

Une honte mes amis, oui, mais une honte honorable ! »

Les électeurs se dispersèrent, satisfaits. Une fois de plus, le discours d’Holešovice convint.

Holešovice -Nádraží de son prénom- se leva, finit sa bière bruyamment, puis sortit derrière ses électeurs. Cela faisait maintenant bien six mois qu’il était au sommet du Top 50, élu semaine après semaine. Pourtant, il sentait au fond de lui une sorte d’aigreur qui troublait quelque peu sa bonne humeur et qui commençait à l’inquiéter. Il ne parvenait en effet pas à se défaire de cette sensation désagréable qui le prenait au cœur et lui donnait presque la nausée. Peut-être était-ce dû à une mauvaise digestion de la choucroute du midi ? Ah non, il se rappelait, c’était le goulasch de la veille qui était mal passé. Quoi qu’il en soit, Holešovice avait un programme à accomplir, un projet à définir et des électeurs à manipuler. Il avait donc d’autres préoccupations que son estomac, bien qu’en cet instant précis il eût bien envie de côtelettes de porc avec des pommes de terre.

Il suivit donc ses électeurs qui le pressaient vers la célèbre boîte de nuit « Ten džus » où il avait l’habitude de dispenser ses discours d’une rare finesse chez les hommes politiques de Žížkov.

«  - Mes chers amis, dit-il d’une voix hésitante. Pardonnez moi si je bafouille quelque peu se soir, mais mon estomac fait encore des siennes et je pense malheureusement que je ne devrais pas tarder à rendre. Je serais donc certainement contraint de m’absenter un court instant. Quelqu’un veut-il bien m’indiquer tout de suite les toilettes, afin d’éviter tout débordement qui m’indisposerait moi tout autant que vous tous. »

            Ces futilités énoncées, le voilà qui s’avance sur la scène. Le mec de la poursuite, de peur de violentes représailles, s’empresse de diriger son puissant projecteur vers la barrique faisant office de Maire.

            « Je me représente », dit-il puissamment.

            Soudain, il courbe l’échine, ses boyaux le tordent de douleur. Encore quelques secondes pendant lesquelles tout le monde retient sa respiration.

            Brutalement, Holešovice s’effondre dans un énorme fracas.

            « Quel étrange bruit ? » s’étonne un partisan.

Aussitôt, les conversations s’emballent, chacun y allant de son pronostic. L’état du maire semble pour le public osciller entre la syncope et un stade proche de l’agonie, voire la mort déjà certaine pour quelques pessimistes. Dans la masse, on n’entend, et vaguement encore, que quelques borborygmes inquiétants, pouvant évoquer, si l’on a de l’imagination, la complainte d’un crapaud amoureux au clair de lune. Quelquefois, un bruit plus explicite émerge de l’estrade, ce qui suscite dans l’assemblée un regain d’excitation. Finalement, le pesant Holešovice se relève dans un  gargouillement. Il est accueilli par un hoquet collectif d’encouragement.

« Mes amis…, Bredouilla Holešovice, …

- Ouaiiiiiiiiiiiiiis !!!! »

La foule qui applaudissait à tout rompre, la salle pleine à craquer, les intestins en délire d’Holesovice, nul n’en sut la raison, mais le maire et son cœur lâchèrent.

Comme en hommage à la grandeur de l’homme qui les avait si longtemps guidés, chacun contracta comme il put son propre appareil digestif jusqu’à en obtenir une longue plainte bruyamment déchirante.

Le corps d’Holešovice fut transporté une semaine plus tard au cimetière municipal, en toute intimité, pour respecter les volontés du défunt maire. Seuls étaient présents donc les électeurs, toute famille étant exclue de la cérémonie.



II – Le corps du gros

 

« Il s’appelle Ustí Charlie et nous vient tout droit de l’Est, là où les gens se déplacent encore en charrette.

            - Celui-ci nous vient de l’université des grands poilus, de Madagascar, et se prénomme Jacquot Létourneau. 

            - Enfin notre dernier candidat est un bon français, de France je crois même, il parle français et rien d’autre, surtout pas l’anglais. Sa passion ? Parler aux papillons. 

            - Eh bien JC, il me semble que tout est opérationnel, le jeu peut débuter.

            - Tout à fait JP, c’est parti pour un nouveau tour de Pousse le corps du gros que j’y mette le tien ».

            Jan, devant son petit écran, venait de passer un gros quart d’heure à se demander s’il devait se pencher en avant, et en cela risquer de renverser son bol de riz au lait, pour attraper la télécommande et faire cesser l’insupportable bavardage. Finalement, il décida que ce n’était pas la peine et que son riz au lait importait plus que sa conscience. Et puis, comme disent certains, ceux que d’habitude il préférait de pas entendre, cela fait parfois du bien de se sentir au moins aussi idiot que tous les autres. C’est vrai que c’est plus facile de ne pas réfléchir et de se laisser offrir sans censure les absurdités du quotidien.

            Bon, tout de même, il commençait à se dire qu’il était grand temps pour lui d’arrêter de perdre son temps. Cette réflexion faite, il se leva et décida d’aller nourrir ses escargots.

Il y avait d’abord Martie la plus jolie, puis Bébert le plus dégourdi, qui trouvait toujours le moyen de sortir de la boîte, puis ensuite Gilou celui qui mangeait n’importe quoi. Ah oui, celui-là, c’était n’importe quoi : Une fois pour rigoler, Mirette la sœur de Jan, avait rempli la boîte à escargots de feuilles de couleur, et le lendemain on avait retrouvé plein de cacas de toutes les couleurs. Comment savait-on que c’était Gilou ? C’est bien, simple, Gilou changeait de couleur aussi. Ah ça oui, c’était devenu le préféré de Jan.

Aujourd’hui, Gilou était mort.

Jan prit ça pour un signe du destin, et décida qu’à partir de ce jour, il entrait en deuil, et ne mangerait plus que des feuilles de couleurs.

C’est ainsi que sa première décision fut de rallumer le poste de télévision pour suivre cette émission si croustillante  et alléchante qu’était Pousse le corps du gros que j’y mette le tien.

            « Et voilà, sans surprise, c’est Ustí Charlie qui va pouvoir affronter notre Gros! Peut-être parviendra-t-il à le pousser pour y mettre le corps de Jacquot Létourneau ! Mais rien n’est moins sûr… N’est-ce pas JP ?

A ça oui comme tu le dis JC, c’est pas gagné ! D’autant plus que notre Gros aujourd’hui n’est autre que…

Nádraží Holešovice bien entendu ! Je crois qu’on peut lui dire bonne chance Ustí Charlie, ça ne sera pas superflu face au roi de la moulinette à Choucroute ! »

 

III - Miša


Miša était de ce genre de personnes qui n’ont pas d’existence sensible pour les gens qui l’entourent. On ne la voyait pas, ne l’entendait pas, ni ne sentait aucune odeur émanant d’elle, pour la simple raison qu’elle ne bougeait que peu, ne parlait pas et ne sentait rien. Parfois, on pouvait percevoir chez elle un petit souffle saccadé qui pouvait s’apparenter à un rire, mais il était bien difficile d’être absolument certain qu’elle était effectivement hilare. Miša pourtant vivait sa vie comme n’importe quelle personne peut la vivre, c’est-à-dire dans l’indifférence béate pour ce qu’elle aurait bien pu faire pour se faire voir, entendre, sentir. Elle vivait, point. Elle mangeait, buvait, dormait, se levait et regardait sa montre pour savoir si elle n’était pas en retard. Elle bâillait, reniflait, prenait le métro et évitait les crottes de chien sur le trottoir, marchait dessus quand même quelquefois. Elle était heureuse, en résumé.

Il arrivait cependant des moments où Miša la simple, Miša l’épanouie, parvenait à ébaucher un semblant de réflexion sur l’existence qu’elle menait. Mais souvent, ces idées, qui auraient pu déranger l’harmonie de son équilibre, n’amenaient pas de conséquences directes sur son humeur, puisqu’il est admis que Miša est toujours d’humeur égale.

            Alors lorsqu’un beau jour (plutôt gris en fait), le chemin de Miša l’insipide croisa celui de Bébert le gastéropode, la vie de Miša bascula (et celle de Bébert aussi) : Jamais Miša n’avait écrasé ne serait-ce que le moindre insecte, même pas un misérable lombric pour s’amuser, comme ses camarades de classe de primaire.

Miša alors pleura.

Quel sentiment étrange la traversait ? Elle était bouleversée, et décida alors de ne plus se comporter comme elle l’avait toujours fait. Sa première décision fût de réagir uniquement selon ses propres instincts. Désormais, elle baffrait, sifflait, trébuchait, se prenait le métro, s’écroulait, jetait ses montres. Elle bavait, se traînait, digérait les crottes de chien. Elle était escargot, en résumé. Enfin elle jouissait.

IV - Holešovice

« Mes chers amis »

Des acclamations délirantes suivirent la causerie du Maire. Celui-ci tenta de calmer la foule en délire d’un geste de main conciliant. La troupe d’électeurs se calma peu à peu.

« Avec moi vous avez signé pour la fin des scandales !

- On marchera pieds nus alors, s’écria un des partisans ?

- Je pense qu’après toutes ses émotions, il est grand temps de se retrouver Vous Savez Où.

- Hourra », beugle la masse.

Chacun récupère son parapluie dans l’entrée, enfile son chapeau et ses sandales, et le groupe prend joyeusement la direction de Vous Savez Où. Sur le chemin, le Maire, encadré par deux journalistes, marche seul devant les électeurs.

« Quelle belle journée, se dit-il. Une journée pour redevenir Maire ! »

A cet instant, il aperçut une jeune fille, plutôt banale et insignifiante à son avis, qui venait vers lui, l’air décidé. Celle-ci s’approcha de lui, menaçante, et l’interpella en ces mots :

« Ne songez-vous pas, Monsieur le Maire sur la fin, qu’il serait pertinent de ne pas vous présenter une énième fois ?

Il était devenu tout rouge – ce qui d’ailleurs ne contrastait pas beaucoup avec son teint naturel.

« Je pense, Monsieur le maire, et ceci est issu d’une réflexion intense et fructueuse, que vous devriez prendre en compte une donnée essentielle dans notre société actuelle.

Elle ne se sentait plus de fierté.

Un instant, le Maire, les journalistes, les quelques électeurs qui se trouvaient autour, et même la jeune fille, clorent le débat pour acclamer la puanteur du journaliste. Puis Holešovice reprit :

« Reparlons donc de ces escarres, mon enfant, je suis toute ouïe.

Sur ces bonnes paroles, la jeune fille qui semblait momentanément impressionnée de la candeur de l’argumentation d’Holešovice suivit la foule, le sourire aux lèvres, chantonnant l’hymne instauré à l’accession au pouvoir de leur actuel Maire.

            Chemin faisant, le Maire se surprend à projeter du pied les boulettes de couleur qui se dressent sur son chemin. Soudain, il prend conscience qu’il ne s’agit pas des gros confettis habituels, mais de boulettes d’une consistance assez originale. Avec celles-ci, impossible d’enchaîner deux frappes de suite. Holešovice décide alors d’adoucir son jeu. Malheureusement même le plus doux des contrôles voit la boulette s’écraser lamentablement. Agacé, le Maire décide de s’arrêter un instant pour observer la consistance de cette matière qu’il n’a jusqu’alors jamais rencontrée.

            « Très friable, lâche-t-il.

            - En effet, M. le Maire, confirme un des journalistes.

            Après un long moment d’hésitation, il se décide à ajouter :

            « On dirait des excréments humains… mais de couleur… 

            - Correct, confirme le Maire, l’odeur est également très prégnante. »

            A ces mots, il lèche machinalement le doigt souillé par l’étrange découverte. L’œil interrogatif, il observe au loin devant lui. Puis ajoute :

            « Je dirais un jeune homme d’une trentaine d’année, en deuil d’un animal domestique, du genre gastéropode, et ne se nourrissant que de papier de couleur… »

            La foule, attentive à toute la démarche expérimentale du Maire, applaudit copieusement la prononciation du verdict.

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